Face au développement rapide de la finance digitale, l’Europe peut bâtir son propre modèle, en poursuivant quatre priorités. Par la mise en place d'une architecture complète de monnaie numérique, le maintien des institutions européennes au cœur du dispositif, en accélérant le développement des marchés de capitaux tokenisés et en soutenant l’émergence de stablecoins en euros. Par Aurianne Fléret, responsable affaires publiques et relations institutionnelles de Paris Europlace.
L’Europe est arrivée à un moment charnière pour la finance numérique. L’essor rapide des actifs tokenisés, des stablecoins et des technologies de registre distribué (DLT) transforme profondément les marchés mondiaux. L’année 2026 sera probablement décisive : les déploiements opérationnels se multiplient aux États-Unis et au Royaume-Uni, portés par des cadres réglementaires flexibles et une forte coordination entre secteurs public et privé. L’Union européenne accélère également sa dynamique, ce qui stimulera l’activité de ses marchés de capitaux mais accentuera aussi la concurrence des écosystèmes libellés en dollars sur le plan monétaire.
L’Europe ne cherche pas à reproduire des modèles étrangers, mais à construire un écosystème propre, conciliant compétitivité, souveraineté monétaire et autonomie stratégique, fondé sur son système monétaire à deux niveaux, dans lequel la monnaie de banque centrale garantit la confiance tandis que les banques commerciales financent l’économie réelle.
Quatre priorités peuvent être poursuivies simultanément
Premièrement, il convient de mettre en place une architecture complète de monnaie numérique combinant une MNBC de gros (wholesale CBDC), à travers les projets PONTES et APPIA de la BCE, les dépôts tokenisés comme priorité à moyen terme, ainsi que des stablecoins en euros déployables immédiatement dans le cadre du règlement MiCA. Ces instruments sont complémentaires et non concurrents.
Deuxièmement, il est essentiel de maintenir les institutions européennes au cœur du dispositif. Un cadre juridique harmonisé pour les dépôts tokenisés doit prévenir la fragmentation du marché. Les règles prudentielles de Bâle III, qui pénalisent actuellement les stablecoins, doivent être révisées.
Troisièmement, il faut accélérer le développement des marchés de capitaux tokenisés. Le régime pilote DLT doit être élargi, son plafond de 100 milliards d’euros relevé et les procédures d’autorisation simplifiées. Les cas d’usage prioritaires incluent les fonds monétaires tokenisés, les ETF, les NEU CP (Negotiable European Commercial Paper) et les titres souverains. Les contreparties centrales (CCP), les dépositaires centraux de titres (CSD), les bourses et les entreprises émettrices doivent demeurer les piliers de confiance de cet écosystème.
Quatrièmement, la souveraineté européenne doit être renforcée. L’Europe doit soutenir l’émergence de stablecoins en euros compétitifs, faire évoluer le cadre MiCA et développer des infrastructures technologiques souveraines afin de réduire sa dépendance à l’égard des plateformes non européennes.
En définitive, cette approche équilibrée, ancrée par la monnaie de banque centrale, soutenue par les dépôts tokenisés et les stablecoins européens, et organisée autour d’institutions solides, permettra à l’Europe de tirer pleinement parti de la tokenisation tout en renforçant le rôle international de l’euro.